Tatiana de Rosnay : "Je redoute la routine, jusque dans ma manière de travailler"

Nicolas Gary - 12.08.2020

Interview - Tatiana Rosnay romans - routine travail écriture - romans élaboration structure


Elle compte, comme d’autres, parmi les auteurs dont le livre a été fauché en plein envol, par le confinement. Plus de librairies, plus de rencontres. « Une épreuve qui m’a sidérée », raconte Tatiana de Rosnay. Les fleurs de l’ombre sont tout de même parvenues à sortir de l’obscurité. La romancière, aux multiples talents, raconte dans Les mots en boîte, ses habitudes de travail, ses doutes et ses questionnements.


 
 
Durant le confinement, on s’en souvient, la résistance s’est organisée : et comme internet devenait la principale ressource, les auteurs ont pu profiter de la toile pour malgré tout parler de leurs ouvrages. « Le livre a réussi, tout de même, à se frayer un petit chemin, vers mes lecteurs. Mais la plus grande tristesse pour moi a été de renoncer à la belle tournée de libraires que j’avais prévue, à travers 30 rendez-vous. Je me sens très frustrée de ne pas avoir pu voir mes lecteurs : j’ai le sentiment de quelque chose d’inachevé. »

Les fleurs de l’ombre se déroule dans un futur très proche, une quinzaine d’années, avec une thématique très orwellienne : la surveillance. « Je voulais explorer la paranoïa d’une romancière un peu fragile — qui n’est pas mon double », plaisante-t-elle. Dans une résidence hyperconnectée, où elle se croit à l’abri, Clarissa Katsef pense qu’elle pourra se remettre à écrire. 

Pas un thriller, pas de réponse : Tatiana de Rosnay joue avec son lecteur. Que se passe-t-il quand nos libertés, à tous les niveaux, se trouvent sous l’œil de Big Brother ? Tant celle de la création, pour Clarissa romancière, que pour la femme, seule dans un appartement… « Je n’ai pas eu besoin d’inventer grand-chose dans ce roman : tout est déjà dans notre réalité. » Simplement appuyer là où cela fait mal. 
 

Une vocation sérieusement précoce


Mais puisque nous souhaitions enquêter sur les premiers pas dans l’écriture, revenons donc au premier ouvrage de Tatiana : certains pensent encore que son premier livre fut L’appartement témoin publié en 1992. Erreur… « Ma “carrière” a démarré en… 1971. Et là, j’ai tout juste 10 ans. » 

Un texte que l’on retrouvera dans ses archives, une quinzaine de cartons réunissant tout ce que l’autrice a pu écrire jusqu’à l’âge de 28 ans. Même des textes érotiques ou de la science-fiction. Mais ce premier livre, A girl called Cathy, compte tout de même une centaine de pages de cahier Clairfontaine, illustrées par ses soins, sur le modèle d’Oliver Twist — en 1850, dans un quartier londonien huppé, une petite orpheline s’ennuie terriblement. Et se lie d’amitié avec le jeune ramoneur, pour vivre d’incroyables aventures.

« J’ai présenté, du haut de mes 10 ans, ce manuscrit à ma famille, qui s’est montrée très bienveillante. Ils m’ont dit de continuer, et alors, de façon très sérieuse, j’ai décidé de devenir une écrivaine. » 

Entre 1971 et 2000, la romancière se lançait dans l’écriture « sans trop de préparation, je n’avais pas la peur de la page blanche. Mais après, ça se corse ». Et pour la jeune femme qui parle aussi bien français qu’anglais, il fallait encore trouver celle qui servirait au récit : « Parfois, certains sujets sont plus évidents pour moi dans l’une que dans l’autre, sans que je puisse expliquer pourquoi. D’ailleurs, Les fleurs de l’ombre ont été écrites dans les deux langues, en même temps. »

Le travail sur la narration est venu en 2001, avec Le voisin, qui serait un peu le grand frère de son dernier roman. « Je me souviens très bien, pour la première fois, de m’être posé la question de qui parle, ce que j’avais envie de montrer, où est-ce que je veux entraîner mon lecteur. La structure du roman est devenue plus importante dans ma préparation. »

C’est aussi en 2000 qu’elle commence à rédiger des scénarios pour des séries télévisées, « qui m’ont aidée à donner un chemin de fer à mes romans. Chacun a sa spécificité, ils représentent tous une relation différente, comme une relation amoureuse ». 

Pour Les fleurs de l'ombre, c’est avec une forme de frise chronologique retraçant les grands événements de Clarissa que la structure narrative s’est amorcée. « C’était une histoire de dates, les moments forts de sa vie, qui m’ont permis de dérouler son histoire. Pour le prochain, qui sera un huis clos, je préfère, comme pour d’autres, naviguer à vue, simplement avec quelques notes. Je redoute la routine, jusque dans ma manière de travailler. »
 

“Notre légèreté estivale me manque”


Reste, en attendant la publication de ces prochains ouvrages, à imaginer quelles seront les relations entre nous, humains, d’ici là. Une question qui préoccupe beaucoup l’autrice, qui évoque « le piège des gestes barrière ». Non pour qu’on les abandonne, au contraire, mais parce qu’elle imagine les conséquences de cette distanciation. 

« Nous voilà quelques mois plus tard, masqués sans pouvoir se serrer la main, s’embrasser – ceux qui le font, c’est à leurs risques et péril. Nous avons perdu une insouciance, et je me demande quelles traces cela laissera-t-il dans nos comportements, celui de nos enfants, de nos petits-enfants… »

Distanciation, barrière : à cause d’un virus que personne n’a pris au sérieux, « les traces que cela laissera à long terme, sur notre intimité, nos amitiés, notre insouciance. C’est un été triste. Notre légèreté estivale me manque, et je me demande ce que deviendra notre automne, autant que j’ai peur de l’hiver qui approche ». 

D’autant que la crise a opéré un tri dans nos échanges. « Il y a des amis que j’ai perdus, d’autres dont je trouve les propos creux, en regard de ce que nous venons de vivre. Alors, oui, je suis un peu inquiète, pour ces lendemains qui semblent, oui, tristes. »

L'intégralité de l'entretien est à retrouver dans notre podcast.  


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Tatiana de Rosnay – Les fleurs de l’ombre – Robert Laffont / Héloïse d’Ormesson – 9782221240779 – 21,50 €



Commentaires
Tatiana de Rosnay s'alarme des répercussions sur la publicain de son son livre à cause du confinement.

Que penser des auteurs auto-édités méconnus ? Pas de dédicaces, pas de rencontres, pas de publicité, donc pas de lecteurs.
J'en suis depuis 17 ans.

Oui c'est désolant il reste cependant les marchés de village où l'on peut côtoyer les ambulants après avoir investit dans un "barnum". Ces gens sont accueillants et vous acceptent parmi eux. Avec un masque on peut vendre ses livres librement. Restent des salons improbables avec des amis toujours suspendus à la décision d'un maire. Survivre malgré tout. J'oubliais on fait aussi son marché.
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